DE JE EN JE, QUI SUIS-JE?
Sur les chemins à la recherche de notre véritable identité, nous découvrons que la conscience a la faculté de s’identifier à ses outils : notre corps et ses trois composantes. A cause de cette erreur d’identification, l’homme croit être cet ensemble corps-émotions-mental. Pour démasquer cette illusion, le mental qui est la source de ce mirage est pourtant indispensable. C’est lui qui, comprenant son erreur, nous mettra sur la bonne voie. Nous découvrirons alors, grâce au détachement et au discernement, qui nous sommes réellement : cette conscience et cet état d’être, sans attribut, source du monde.
La théorie des 3 cerveaux, décrite par le docteur Mac Lean dans les années 70 présente un homme dont le fonctionnement intégré dépend de trois parties superposées au sein du cerveau. Apparues au cours de l’évolution biologique, ces trois parties appelées respectivement par ordre d’ancienneté cerveau reptilien, cerveau limbique et néo-cortex gèrent des fonctions spécifiques dans le comportement humain : le physique et l’inné, les émotions et l’acquis, la pensée et l’analyse avec l’espace de liberté restant entre l’inné et l’acquis. L’homme, au sommet de l’évolution structurelle du cerveau, est ainsi tripartie : son corps, ses émotions et son mental sont les composantes de l’entité complexe que nous sommes.
L’étude du cerveau confirme ainsi la tripartition de la personnalité décrite par les enseignements spirituels : corps physique, corps astral ou émotionnel,corps mental. Le mental y est décrit comme un outil pour l’homme, de même que ses corps physique et émotionnel. Cela implique :
1 - qu’il faut en maîtriser son utilisation,
2 - que notre véritable identité est au-delà.
Cependant, cela est loin d’être une évidence, et le vivre comme tel est quelque chose de lointain pour la plupart d’entre nous. En effet, nous nous identifions à notre corps, nos émotions et notre mental en les prenant pour nous-même. Nous commettons ainsi une énorme erreur d’identification que notre langage traduit bien : ne dit-on pas j’ai faim ?Mais qui a faim ? Le « je » ou notre estomac ? Ne dit-on pas j’aime le chocolat ? Mais qui aime ? Le « je » ou bien nos papilles gustatives ? Lorsque l’on passe aux sentiments et aux qualitatifs mentaux, cela est d’autant plus explicite : je suis serein, je suis calme ou je suis énervé. La similitude entre l’état psychologique et notre identité semble totale.
La personnalité et ses trois « je »
Si l’on désire quelque chose, une introspection permet de savoir qui veut : notre corps physique, notre corps émotionnel ou notre corps mental. Même si cela n’est pas toujours aussi tranché, les trois étages de notre personnalité peuvent être identifiés par une étude de ce que l’on ressent et de « qui » ressent en nous. Cela revient à se poser la question de quel « je » entre en jeu ?
Descartes n’a pas fait autre chose en proposant « Je pense donc je suis » comme le premier principe de la philosophie qu’il cherchait à établir afin de connaître le Monde. Il avait une conscience focalisée sur le plan mental et vivait centré sur ce plan ce qui l’amena à établir une certitude, celle d’être, de par la pensée, après avoir rejeté comme fausses ou en tout cas comme peu fiables, les informations que lui donnaient le corps et les sens. S’il n’est pas question de croire ce que les sens nous disent, ni de suivre aveuglément les passions, une connaissance des choses est cependant possible à condition d’établir une méthode d’analyse de ce qui est vu et ressenti. Pour sortir du doute que les sens imposent, Descartes propose dans « Le Discours de la Méthode » quatre étapes, l’analyse, le dénombrement, la synthèse et la logique, qui seront les bases de toute la science moderne.
Une personne vivant sur le plan physique pensera autrement et s’exprimera différemment. Elle dira plutôt « je mange donc je suis » tandis que la majorité des êtres humains, focalisés sur le plan émotionnel, dira « je sens donc je suis » ce qui explique que l’homme soit à la recherche de sensations fortes, que ce soit aux travers de voyages, de films, de soirées animées, de sports ou de jeux.
Le « je » s’identifie ainsi, selon les circonstances, et selon le niveau de conscience de l’individu, à l’une ou l’autre des composantes humaines. Une caractéristique essentielle et peu banale de ces outils est qu’ils sont vivants, ce qui implique qu’ils ont leur vie propre faite de développement et de désirs. Prendre leurs désirs pour les nôtres ou pour nous-même nous met dans une situation difficile, comme celle d’un capitaine qui laisserait ses soldats faire ce qu’ils veulent. Inutile de dire que dans ce cas, il n’y a plus de corps d’armée… En nous identifiant à nos outils, à nos différents corps, nous vivons en plein mirage et en pleine illusion, et nous voyons le monde autrement qu’il n’est en réalité. Comment alors agir de façon juste ? Comment bien diriger sa vie ? Pour avancer, il faut maîtriser sa monture. Comment pourrait voyager un cavalier ne sachant pas diriger son cheval ? Il en est de même pour l’être humain et ses différentes composantes. Il n’est pas question de refuser ou de rejeter les désirs des corps physique, émotionnel et mental, mais simplement de les prendre pour ce qu’ils sont, des outils à notre service et non les fondements de notre être. Mais alors, qu’en est-il de notre essence ?
Pour connaître notre véritable identité et voir la réalité telle qu’elle est, il faut percer le voile des apparences. Si nous continuons de nous prendre pour ce que nous ne sommes pas, nous persisterons dans cette fausse identification : nous prendre pour nos corps au lieu de l’être qui est au-delà et regarde. Les méditations de Descartes, les travaux de Freud – lequel a proposé « ça pense » -, de Young, de Wilhelm Reich et celles des autres grands penseurs sont utiles pour nous poser les bonnes questions. Encore faut-il ensuite bien y répondre… Qu’est-ce qui motive nos actions ? Quelles sont les forces qui nous dirigent ? Qui tire les ficelles et surtout qui observe de loin ? Quel est ce « je » qui a faim, qui désire et qui pense ? Quels sont ces « je » ? Et en fin de compte Qui-Suis-JE, et quel est le Je qui se cache derrière cette succession
de « je » ?
Regard de la conscience, regard de l’âme
Les grands enseignants spirituels ont dépassé ces erreurs d’identification et vont beaucoup plus loin dans le raisonnement et dans leur état d’être. Pour eux, seule la lumière de l’âme pourra nous éclairer et dévoiler la réalité de notre véritable Je. Pour sortir de ce labyrinthe fait d’émotions et de pensées, il est nécessaire tout d’abord de prendre conscience de nos limitations, puis de dépasser les désirs de nos outils qui ne sont pas les nôtres, en maîtrisant ces entités qui nous composent,1 et aller à la Source de notre être ou au Père.
Selon le degré d’évolution de l’individu, la conscience de l’homme est centrée plus spécifiquement sur l’un ou l’autre de ses corps. Si elle peut se déplacer ainsi du corps physique vers le corps émotionnel ou mental, ou inversement, et qu’elle peut regarder les mouvements du mental, c’est bien parce qu’elle est indépendante et se situe au-delà et au-dessus dans son origine. Elle se positionne cependant au niveau des préoccupations de l’individu, là où son attention et ses énergies sont dirigées. Et ici, les pensées ont un rôle prépondérant car ce sont elles qui apportent l’énergie, donnant une vie plus active au corps privilégié. C’est ainsi que l’on devient ce que l’on pense, car nos pensées construisent véritablement le monde2, d’où l’intérêt de distinguer les bonnes des mauvaises pensées en supprimant ces dernières, ce qui demande d’avoir du discernement. Faire remonter la conscience d’où elle vient est un véritable travail de Sysiphe. La pesanteur des habitudes entre en action et, pour s’en extraire, il faut regarder vers le haut et y mettre toute sa volonté. Si l’on veut que la conscience se souvienne de son origine, le détachement par rapport à ses désirs, en plus du discernement, est nécessaire. C’est toute une nouvelle dynamique à introduire en nous en mettant nos énergies et notre attention vers « ce » qui pense et qui est au-delà de la pensée ; ce que proposait d’ailleurs Descartes. Pour lui, penser représentait le fait d’être conscient et non le processus de penser. Et derrière cette pensée, il mettait l’âme. La chaleur de l’âme en effet dissipe les brouillards et apporte la vision claire. Pour cela, maîtriser son mental comme on maîtrise sa monture est nécessaire, ce qui permet par la même occasion de contrôler son corps, et surtout de ne pas passer sa vie à le contenter. Purifier le corps émotionnel et le mental sont des étapes indispensables pour supprimer les illusions et les mirages dans lesquels nous vivons. Cette maîtrise est une étape pour atteindre notre véritable identité, pour connaître notre Soi qui est au-delà et regarder au-dessus de la mêlée.
es deux « mental »
Le mental et les pensées qui en découlent seront d’une aide précieuse dans ce processus de libération. Mais attention car là aussi, ils peuvent devenir un piège nous laissant persister dans l’illusion car il y a deux « mental » : le mental inférieur, tourné vers le bas, et le mental supérieur, tourné vers le haut ; le concret, alourdi par la matière, et l’abstrait illuminé par l’esprit. Si le premier ne regarde que du côté de la matière, il sera perverti de par sa proximité avec les désirs matériels et ne nous sera guère utile pour sortir de l’illusion. C’est lui qui pave l’enfer de bonnes intentions. Si ses désirs disparaissent grâce à la pratique du détachement et du discernement, la pensée discursive, intellectuelle et magouilleuse s’effacera au profit de l’éternel présent, et l’intellect laissera place à l’intuition. Pour cela le mental inférieur doit s’élever au moyen du coeur et de la volonté vers le mental divin. Saint Paul nous le rappelle, sans l’Amour, toutes nos actions sont vaines. La tête doit s’allier au coeur pour être juste. Le mental doit découvrir l’unité qui nous relie tous. Au moyen de la méditation, de la prière ou de l’invocation, la partie la plus haute de la personnalité qu’est le mental concret pourra se faire investir d’une réalité plus grande, celle de l’âme, qui travaillera alors librement à travers le plan mental, à condition que notre mental se soit préalablement vidé du désir envahissant des différents corps qui nous composent. Sous le commandement de l’âme, la personnalité fonctionne de manière équilibrée, intégrant les trois corps en un Tout uni et cohérent, et en remettant ces corps à leur juste place. L’âme apparaît ainsi comme l’intermédiaire entre le mental concret et le mental abstrait permettant une refonte complète de notre personnalité, et donnant une nouvelle direction à notre vie laquelle sera résolument tournée vers le service à l’Autre ou au Tout.
Le mental apprivoisé, un tremplin vers les mondes supérieurs
La pensée qui provient du mental est la cause de l’action. En restant dans le mental concret, on reste proche des pensées et donc des actions. En contrôlant le mental, nous le dépassons, et entrons dans le Soi, dans la conscience divine sans ego. Le témoignage de nombreuses personnalités actuelles et passées dans l’histoire de l’humanité en fait foi3. Le mental concret sublimé, la connaissance est instantanée au niveau des trois mondes4 puisqu’elle n’est plus brouillée par les distorsions du mental et les fluctuations des émotions. En transcendant le mental concret pour atteindre le mental abstrait, on devient libre des pièges de l’intellect et donc d’actions enchaînantes. C’est le début de la libération.
Le mental devient alors un simple exécutant de la Conscience Une. Il ne déforme plus la réalité. Le mental bien utilisé est ainsi un tremplin vers les plans supérieurs. Il est un outil servant à investiguer et à connaître le monde tel qu’il est. C’est lui qui nous montre notre erreur. C’est lui qui écarte les faux « je » pour découvrir le Soi ou le Vrai « Je ». Il est l’unificateur entre l’Esprit et la Matière. Une fois le silence de la pensée brute établi, la conscience redécouvre le silence de la pensée pure qui est illumination. L’unité du monde apparaît alors.
QUI SUIS-JE ?
Alors ? Une fois les mirages dissipés et les illusions parties en fumée, « Qui » reste-il ? Après nous être défaits de nos multiples et fausses identités, après avoir retiré les différents voiles qui nous séparaient de la Réalité, après avoir renoncé à toutes pensées personnelles, tout abandonné et tout donné à l’Autre «Je », Qui Suis-Je enfin ? Conscience d’être à l’état pur, sans attribut. Il n’y a plus que Cela. Celui qui est. Après s’être dépouillé de tout ce que l’on n’était pas, la totalité de notre être véritable est réintégrée. Nous ne sommes plus ceci, ni cela, mais totale conscience au delà même de tout univers objectif et subjectif. Conscience d’être Totale d’où Tout provient, révélant, au-delà de la turbulence du monde, une Paix, un Calme, une Béatitude, Source de tous les mondes.
Les développements de la nouvelle physique ne sont pas en contradiction avec ces affirmations. Bien au contraire, ils ont tendance à les confirmer en nous faisant découvrir un monde unifié et paradoxal où le matériel est issu de l’immatériel et surtout, où la conscience est nécessaire pour faire précipiter la matière. Sans observation de la conscience, le monde reste évanescent et inconsistant, vide, mais plein de potentialité. C’est de ce vide plein que le monde provient.
Une fois le monde des causes atteint, nous serons capables de dire comme Jésus « Mon Père et moi sommes Un ». Ou bien, en se référant à ce que Dieu dit à Moïse lorsqu’il se manifesta sous la forme d’un buisson ardent « Je Suis Celui qui EST » : Je Suis. Nous aurons réintégré notre origine divine. Car Qui-Suis-Je en fin de compte ? Un Fils de Dieu qui, après être descendu délibérément dans la matérialité afin de sublimer la matière, aura accompli Son Travail alchimique et retournera dans la Maison du Père. En ayant pleinement conscience de son Etincelle Divine, laquelle est unie à Dieu, et qui est Dieu lui-même, car pour le Tout il n’y a aucune division, l’hérésie de la grande séparation prendra fin. Toute dualité disparaîtra et il n’y aura plus qu’une continuité de conscience entre le Haut et le Bas. L’Enfant Prodigue, perdu et retrouvé par le Père, recevra son héritage divin. Tous les dons de Dieu lui seront accordés et le Fils de Dieu et le Père seront UN. Si ce jour est lointain pour notre conscience ordinaire, notre être Véritable est pourtant déjà et à jamais accompli. Il est hors du temps, immortel et éternel. Nous sommes son rêve. C’est à nous, emprisonnés dans notre vision étroite de nous réveiller, de nous éveiller et d’aller à sa Rencontre. Et pour cela, puissions-nous dès aujourd’hui utiliser notre mental, tel un bâton de Pèlerin, pour gravir le Sentier qui mène à cette Totale Conscience d’être.
Ainsi soit-il !
Laurent DAPOIGNY
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d Ambre et de Lumière