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 PHILOSOPHEs......."JANKELEVITCH"............

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MessageSujet: PHILOSOPHEs......."JANKELEVITCH"............   Sam 22 Jan 2011, 11:20

http://www.jankelevitch.fr/page_6.html

L'Amour
La pensée de la vérité est subsumée à une idée plus générale, et reconnue par Jankélévitch, comme ce qui donne, à la vérité, sa vérité. Cette raison au-delà de toute raison c’est l’amour. Avec cette mise au premier plan de l’amour, la vérité perd son caractère de commandement coercitif qu’il faudrait appliquer à la lettre. Car le statut de l’amour interdit une exigibilité d’apparat. Bien que le seul commandement soit d’aimer, l’amour ne peut faire partie des tables de la loi. L’amour provient du plus profond d’un homme afin de lui faire aimer son prochain. Il s’ensuit que commander d’aimer n’est qu’une métaphore, pour faire comprendre à quel point l’amour est nécessaire et suffisant, pour transformer le mal en bien et, l’erreur en vérité. Ce commandement s’inscrit dans le coeur de chacun et, non, sur des tablettes ou un agenda, de peur d’être oublié.

Cette raison, découverte par Jankélévitch, en tant qu’elle dépasse toutes les autres en pouvoir de création, implique qu’elle demeure au-delà aussi de toute limite. Ce devoir d’aimer son prochain est devoir sans raison. Et il est exigence d’aimer jusqu’à en mourir. La raison est raisonnable par ses limites, cette absence de raison rend l’amour tout puissant et illimité.

La beauté de la philosophie de Jankélévitch est de faire une confiance totale à l’amour. Il est de ce fait la clef de voûte de tout l’agir humain. Il transfigure tout ce qu’il touche, et même s’il ne fait que l’effleurer, cette très subtilissime approche donne plus de vérité à celui qui sait la recevoir, que n’importe quelle autre raison raisonnable. Ici, le schéma est inversé ce sont les raisons raisonnables qui sont stupides et, qui portent en elle aucun germe de vérité. La philosophie de Jankélévitch est dans cette mesure, aussi, fécondante. Elle fécond la vérité puisque celui qui aime, donne la vérité aux vérités.

Possédant l’amour nous le transmettons à tous ceux que nous approchons "avec un coeur de vingt ans et une innocence de huit heures de matin" 2. Car l’amour ici ne nous aveugle pas. Il nous a rendu assez clairvoyant pour ne pas nous satisfaire de nos propres possessions. Il nous rend assez perspicace pour savoir que ce qui nous reste, ce que nous détenons, c’est paradoxalement ce que nous donnons. L’amour nous rend assez clairvoyant pour nous faire sentir que posséder, c’est mourir à petit feu sur des fauteuils de velours. C’est donc lorsque nous nous donnons tout entier, que nous nous possédons le plus.

Tout cela ne signifierait rien si Jankélévitch n’en avait été le vibrant porte parole, comme Socrate. Lui, dont on pouvait dire qu’il était toujours sur la brèche, lui dont on pouvait dire qu’il était un militant. Ce terme même de militant que l’on n’ose plus porter, lui le portait haut et fort. Comme Socrate il nous a laissé une voie...la sienne. Non pour qu’il faille l’imiter grammatiquement. Mais certainement, pour qu’on en poursuive l’esprit. C’est-à-dire pour qu’on en suive l’amour; l’amour et ses paradoxes. Et sa logique au-delà de toute logique. L’amour qui offre prise à toutes les critiques, l’amour qui s’accompagne de sincérité, d’honnêteté, de fidélité, de générosité enfin et, qui débute toujours par un acte courageux.

L’incitation à devenir ce que l’on est et, à le devenir de toutes ses forces, ressort de la philosophie de Jankélévitch. C’est dans l’acte d’aimer que l’on devient le plus soi-même. L’exigence d’aimer quelqu’un, et non "le genre humain tout entier"3 , nous fera accéder, paradoxalement, à la possession de nous-mêmes.

D’autre part, aimer, c’est agir en connaissance de cause. Cette cause, c’est le bien. Car l’amour produit le bien. Agir et produire sont de nouveaux réunis eux qui furent séparés par les disciples de Socrate4. Prattein et Poein, le faire et le créer, donnent à la vie son charme. Ce charme paradoxal de la création par le don de sa personne.

La vie est donc occasion de faire œuvre de sa personne. Toute la vie n’est peut-être ainsi qu’une esthétique flamboyante, un charme éclair dans l’épaisseur du temps. Ce qui était le privilège de l’artiste, à savoir la création, deviendrait donc le privilège de chacun ? Car parce que nous étions déjà demi-dieu et donc demi-créateur, en aimant de toute notre âme comme Dieu, (à supposer que Dieu détienne une âme, toutefois même s’il n’en a pas, il reste qu’il est tout amour), ne devenons-nous pas des créateurs à part entière des dieux en somme ? Mais ce n’est pas là une pensée de Jankélévitch.

La morale et l’esthétique ne se réunissent-ils pas alors dans un seul et même concept ? L’amour en tant qu’il transfigure ne fait-il pas être une certaine beauté dans l’être qui est touché par cette grâce. La beauté et la bonté se voient ainsi unies par le même esprit, qu’est celui de l’amour.

N’est-ce pas ce qui arrive à Ulysse ? Ne se laisse-t-il pas aller, enfin, à aimer Pénélope ? Alors que régnait le désordre à Ithaque, ne remet-il pas tout en ordre ? La beauté ne vient-elle pas en compagnie de l’amour, remettre la Paix sur l’île ? A cet égard le dernier chant de l’Odyssée s’appelle la Paix. On retrouve aussi cette bonté et cette charité, issues sans doute de l’amour qu’il porte à Pénélope et par voie de conséquence, à Ithaque; faisant que d’une part, il ne tuera pas tous ceux qui se sont révoltés contre lui et, que d’autre part il ira voir son père, pour le réconforter : "Mais je voudrais d’abord aller à mon verger voir mon noble père, que le chagrin torture..."5.

Ce chemin d’Ithaque s’achève donc aussi par un amour qui rend beau et bon. La vérité d’Ulysse, cette vérité là qu’Homère ne nous fait qu’entrevoir car le livre s’achève là, ne l’avait-on pas pressentie tout au long du voyage d’Ulysse. Ce voyage, comme le nôtre, comportait ses erreurs, ses revirements, sa lassitude, son épuisement et ses étranges désirs venus d’on ne sait où, qui nous font nous remettre sur la route.

Le mystère est là. Ce mystère impénétrable de l’amour. Il nous tenait depuis le début et, il nous tiendra jusqu’à la fin. Cette vérité mystérieuse on sait qu’elle existe, on peut même lui donner un nom à savoir l’amour, mais qui peut dire ce qu’elle est pour nous ? Il est donc clair que "le plus difficile" pour reprendre la phrase de Rilke, mise en exergue au début du mémoire, ce sera de tenir cet amour envers l’autre. Même si l’on peut penser que l’amour est la chose la plus simple qui soit cette simplicité là peut de gens peuvent y atteindre et personne peut prétendre l’avoir atteinte. Si l’amour est simple cela ne veut donc pas dire que ce soit la chose la plus facile, mais bien la chose la plus ardue.

Confions à Jankélévitch la dernière phrase, car après tout ne nous a-t-il pas aider à nous étonner de ce mystère que nous portons, sans réussir à l’exprimer par des mots :

"Béni soit donc le je-ne-sais-quoi qui fait de la lettre morte un esprit vivant, qui fait parler la lettre muette; béni le presque-rien qui fait quelque chose de rien; béni enfin le charme sans lequel les choses ne seraient pas ce qu’elles sont".

Alors nous n’avons plus qu’à vivre et, sentant combien vivre c’est aimer de toute son âme, ne perdons pas le temps d’aimer : "Le vent se lève, c’est maintenant ou jamais, ne perdez pas votre chance unique dans toute l’éternité, ne manquez pas votre unique matinée de printemps"


http://fr.wikipedia.org/wiki/Vladimir_Jank%C3%A9l%C3%A9vitch


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MessageSujet: Re: PHILOSOPHEs......."JANKELEVITCH"............   Dim 23 Jan 2011, 11:01

VOLTAIRE

Chapitre XXIII : « Prière à Dieu »

Conçu initialement pour réparer l’erreur judiciaire à l’origine de l’affaire Calas, cet ouvrage acquiert progressivement une portée universelle, devenant un plaidoyer en faveur de la tolérance.

Voltaire Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de la boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s’enorgueillir.
Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! Qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l’industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu’à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.
Voltaire, Traité sur la tolérance à l’occasion de la mort de Jean Calas (1763), chapitre XXIII.


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MessageSujet: Re: PHILOSOPHEs......."JANKELEVITCH"............   Mar 25 Jan 2011, 07:03

Partage d'une amie

Annick de Souzenelle NOUVELLES CLES http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=802
Rencontre avec une femme remarquable

On parle plus volontiers - allez savoir pourquoi ! - des grands maîtres spirituels et des hommes de foi, que des femmes qui ont fait l’expérience du chemin intérieur. Certaines, pourtant, ont beaucoup à dire, et le disent avec cette ferveur humaine, cette faculté de contagIon lumineuse qui est la marque des êtres porteurs d’un Sens. Annick de Souzenelle est au nombre de ces femmes remarquables et Nouvelles Clés, depuis longtemps, l’avait remarquée.


En refusant de chercher dans la foi qui l’anime une Réponse en kit, un système de certitudes toutes faites, construites en prêt-à-penser, qui rendrait compte de tout et de son contraire y compris de l’absurde, Annick de Souzenelle n’a pas choisi la voie de la facilité, mais celle du travail. Du travail intérieur, qui investit tout l’être, corps et âme, coeur et conscience. Ceux et celles - de plus en plus nombreux - qui suivent son enseignement, centré à la fois sur le message évangélique, la kabbale hébraïque, et la psychologie des profondeurs, ceux-là ont certes du pain sur la planche ! Mais il s’agit, à n’en pas douter, d’un pain nourrissant. A les voir et à les entendre, il alimente leur quotidien, en projetant sur chaque élément de la vie la lumière d’un Sens qu’avec l’aide de l’ex-infirmière devenue. psychothérapeute, ils auront su deviner et entrevoir.

Si Annick de Souzenelle fait partie de ces êtres au verbe généreux capables de vous concerner, vous étonner, voire de vous bouleverser quand ils vous parlent de ce qui les passionne, elle devient beaucoup moins prolixe lorsqu’il s’agit de parIer d’elle, et ne s’attarde jamais sur sa propre personne. Mais... c’était justement ce qui nous intriguait ! Comment passe-t-on des études de mathématiques supérieures au soin des malades, du catholicisme le plus conformiste - celui d’avant la guerre - à l’orthodoxie, de la kabbale hébraïque au symbolisme du corps humain ? Comment, surtout, peut-on retrouver une unité au milieu de ces multiples expériences ? La réponse réside dans un itinéraire hors du commun, fait de multiples ruptures et d’une unique fidélité.

Nouvelles Clés : Annick De Souzenelle, jusqu’où faudrait-il remonter pour prouver l’origine de votre vocation ? J’entends par là non pas le moment où vous vous êtes consciemment sentie appelée par ce - ou Celui - qui guide votre vie aujourd’hui. Mais plutôt le point de rupture à partir duquel votre itinéraire devait, que vous le vouliez ou non, s’écarter des sentiers battus ? Souvent, ce point de départ se situe dans l’enfance...

Annick De Souzenelle : S’il faut vraiment remonter à l’origine première, je vous dirais que mon premier souvenir précis date du berceau ! J’ai encore dans les yeux l’alternance très forte d’ombre et de lumière que j’ai ressentie un jour où le soleil était parfois entièrement caché par les nuages, parfois resplendissant. J’interprète aujourd’hui cette impression d’enfance, toujours gravée dans ma mémoire, comme une sorte de feu vert qui m’était donné, pour comprendre un jour que j’avais à marier en moi-même la Lumière et les Ténèbres. Tel est d’ailleurs le sens de tout mon travail depuis des années. En dehors de ce souvenir toujours présent, il faut dire que très vite j’ai été marquée par l’absurdité de la vie, ou plutôt de l’existence des "grandes personnes" qui m’entouraient, existence qui normalement m’était aussi destinée. Mon père revenait de la Grande Guerre de 14-18, profondément blessé dans son corps et dans son âme. Avocat à Rennes, il recevait souvent des amis qui, eux aussi, avaient vécu cet enfer.

Toute petite, j’étais littéralement atterrée de voir qu’au cours de ces dîners, mes aînés ne commençaient à "vivre" que lorsqu’ils reconstituaient l’atmosphère de ces années terrifiantes. Avec tout le respect que j’éprouve pour le dépassement dont s’est montrée capable cette génération sacrifiée, je ne peux m’empêcher d’appliquer à ces hommes la phrase terrible que j’ai lue plus tard dans un livre de Jean Schlumberger : "Ce sont des personnes qui sont comme des feuilles mortes : il faut qu’un grand vent passe pour qu’elles aient l’illusion de vivre."

N. C. : Les femmes elles étaient absentes de toute cette vie sociale...

A. D. S. : On ne peut s’imaginer à quel point leur vie était, dans cette petite bourgeoisie de province, d’une banalité effarante ! Là où je trouvais la vie, c’était chez ma nourrice. Elle était le seul élément "sans culture" dans mon entourage et possédait donc seulement, mais pleinement, toute la culture de son coeur. Alors que je pouvais à peine toucher ma mère - cela "ne se faisait pas" , elle m’a donné la relation tactile, la proximité humaine, la chaleur animale qui a fait tout l’équilibre de mon enfance. Mais cet équilibre s’est trouvé rompu à l’âge de cinq ans lorsqu’après l’éclatement de la famille, je me suis retrouvée seule chez les bonnes soeurs, à Paris, sans aucune référence ni géographique, ni affective. Là, voyez-vous, je suis réellement descendue aux Enfers. Les religieuses n’y comprenaient rien, elles me grondaient parce qu’elles me trouvaient taciturne. Ce fut une période terrible. Je crois qu’aujourd’hui, lorsque je parle d’une nécessaire "descente aux Enfers", je sais ce que je dis : j’ai vu ses monstres !

N. C. : Qu’est-ce qui vous en a ait remonter ?

A. D. S. : Ce qui m’a sauvée, c’est ce goût du divin qui m’a été donné dès le départ. Je me souviens précisément avoir dit - à l’âge de cinq ans ! - : "On ne peut compter que sur le Père Divin." Depuis, toute ma vie a été fondée sur cette certitude. Avec tout l’aspect lumineux de cette force qui m’a guidée... mais aussi avec toutes les difficultés que cette phrase implique : le manque d’abandon à l’autre, l’absence de confiance qui est une souffrance profondément inscrite dans ma chair, et dont il a bien fallu que j’apprenne à me libérer.

N. C. : Le Père Divin, pour vous à cette époque, était compris au sens du catéchisme ?

A. D. S. : Vous savez, un enfant prend ces choses-Ià au premier degré, mais c’est justement celui-là qui est essentiel ! La foi a toujours été pour moi une réalité plus tangible que cette table qui se trouve entre vous et moi. Et elle ne m’a jamais quittée. L’absurde dont je vous parle, je l’ai toujours imputé aux hommes, parce que je refusais le Dieu qui fait la pluie et le beau temps dans nos vies. Les hommes jouaient à se faire mal, jouaient avec le Mal, mais la miséricorde divine n’était pas impliquée dans cette tragédie de l’humanité. Les adultes, autour de moi, tenaient chacun un rôle au lieu de prendre en main leur destinée. Et de cela, ils étaient seuls responsables. Cela dit, si la foi m’a toujours accompagnée, j’ai vite pris conscience que l’Eglise romaine nous enseignait un système qui ne "faisait pas le poids", face à l’élan mystique que je vivais. Vers 16-18 ans, je me suis révoltée contre le moralisme insupportable de cette époque, qui nous maintenait dans un état de dépendance, comme si nous devions toujours rester mineurs. Lorsque je demandais, par exemple, pourquoi le serpent avait mordu notre mère Eve au talon, pourquoi Jacob fut blessé par l’ange à la hanche, pourquoi le Christ avait lavé précisément les pieds des disciples pour signifier la purification de l’Homme, on me répondait soit par des inepties, soit en me traitant de petite orgueilleuse. Et moi, je voulais savoir ! Aujourd’hui, je crois comprendre ce que voulaient dire nos Pères lorsqu’ils parlaient du "devoir ’inconnaissance", mais cela se situe à un tout autre niveau que ce moralisme que l’on opposait alors à mes questions, et qui humiliait l’homme.

N. C. : Face à cette mentalité qui, comme disait Simone Weil, "baillonne l’intelligence", je suppose que vos études de mathématiques vous ont aidée à répondre à votre désir quasi-mystique de connaître ? Ces énigmes qui se résolvent dans la découverte d’une Structure interne au monde, cela devait beaucoup vous attirer ?

A. D. S. : A vrai dire, j’ai surtout abordé ces études par mimétisme envers ma mère, qui elle-même avait été une des premières femmes bachelières, avant la Première Guerre. Mais j’ai été tout de suite passionnée par les problèmes de géométrie, de trigonométrie et ces recherches rationnelles ont effectivement contribué à me structurer intérieurement. Seulement, au niveau des mathématiques supérieures, on risque vite de s’enfermer dans un monde abstrait et terriblement stérilisant. C’est pourquoi, au bout de quelques I’années, j’ai tout lâché d’un coup ! Ce fut un renversement total qui me fit passer du plus abstrait au plus concret, c’est-à-dire aux études d’infirmière. Après avoir évolué dans un monde uniquement mental, j’avais besoin, voyez-vous, de toucher de l’humain, de toucher les malades, de les aimer.

N. C. : C’est ainsi que vous êtes devenue infirmière anesthésiste, "pour endormir", dites-vous, bien avant d’être psychothérapeute "pour réveiller"...

A. D. S. : Mon instinct m’avait guidée vers cette situation où l’on est sans cesse confronté à la question du Sens, à travers la souffrance des autres. Ces quinze années furent une expérience à la fois merveilleuse et douloureuse. Car il est douloureux de ne pas savoir répondre aux questions angoissées des malades, que la souffrance taraude dans leur corps et dans leur esprit. Pour­quoi est-ce que ça m’arrive, Madame ? Pourquoi cet ulcère à l’estomac ? Pourquoi, pourquoi... ? Je jouais à mon tour le rôle d"’aîné", ou tout au moins de celui qui est censé savoir. Et je ne savais pas !

N. C. : Ayant rompu avec l’Eglise catholique vous aviez envoyé prome­ner toute religion ?

A. D. S. : Complètement. Ma foi ne pouvait s’exprimer dans aucune pratique, et j’avais même désappris la prière. Je sentais que j’avais été trompée sur ce plan-là, et les formes ne m’intéressaient plus. Seul le concret importait : "Je vais vivre pleinement ! se dit-on à cet âge. Ça, au moins, c’est concret". ­ Il m’aurait fallu une secousse énorme pour faire à nouveau l’expérience de la prière. Eh bien... cette secousse a eut lieu ! Et elle a eu lieu au Maroc, où j’ai exercé durant cinq ans. Un dimanche après-midi, je me trouvais seule de garde, au chevet d’une jeune marocaine. Après avoir subi une opération pourtant bénigne, elle fit tout à coup une embolie vertigineuse, qui allait lui être fatale dans l’heure même. Tout acte médical m’étant interdit, et en l’absence de médecin, je ne pouvais rien faire d’autre que voir mourir cette femme. Or, de l’autre côté du lit sa mère était là, d’un calme absolu, et priant. J’ai compris alors que je n’avais qu’à en faire autant, que c’était la seule chose qui me restait à donner. Et lorsque le chirurgien est arrivé plus tard et a demandé ce qui s’était passé, je n’ai pu que lui répondre : "Rien, Monsieur." Ce jour-là, en quelques minutes, j’ai réappris la puissance de la prière, et la vie spirituelle.

N. C. : Mais comment pouvaient-elles s’exprimer, éloignée que vous étiez de toute institution ?

A. D. S. : Justement, je ne le savais pas ! J’ai alors quitté le Maroc, où je ne pouvais rester indéfiniment prisonnière entre d’une part un monde du colonialisme à la mentalité insupportable, sauf exceptions, et d’autre part un monde arabe où il n’y avait pas place pour une femme seule, et dont malheureusement j’avais fait l’erreur de ne pas apprendre la langue. Mais même revenue en France, j’étais en perpétuelle révolte contre la normalisation de l’absurdité, je veux dire contre le fait de régulariser, de légitimer la médiocrité, de faire comme si c’était la norme. Je ne pouvais supporter l’anecdote et la futilité des ambiances de groupes, la démission devant la banalité. Autour de moi, la plupart des gens baissaient les bras devant ce non-sens, ou pire, ne se posaient même pas la question ! Je m’investissais alors toute entière dans mon travail, dans la relation aux malades. Ce sont eux qui m’ont tout appris, je le sais maintenant. Et puis j’ai décidé d’aller rejoindre en Inde un cousin germain de ma mère, qui après avoir fait Polytechnique, était allé rejoindre Sri Aurobindo. Son nom était Pa Vitra, il avait fondé là-bas l’Université de l’ashram de Pondicherry. Il était, bien sûr, la honte de la famille, le renégat, mais lorsque j’ai lu certaines des plaquettes et des lettres qu’il nous envoyait, Je me suis écriée : "C’est le seul homme intelligent de la famille !"

N. C. : Vous vous apprêtiez donc, sans formation aucune, à rejoindre cet homme que vous ne connaissiez pas, et à rompre avec vos origines. Le christianisme était-il donc sans avenir pour vous ?

A. D. S. : Sans avenir, malgré la merveille qu’il avait pu représenter dans le passé. Certes, la rupture avec le Christ aurait été douloureuse. Mais là-bas, au moins, il y avait une mystique, et J’étais sure que cette mystique m’attendait. Je n’étais retenue que parce que j’avais en charge ma vieille nounou, que je ne pouvais en aucun cas abandonner. Mais ma décision était prise : dès qu’elle n’est ne serait plus de ce monde, je partirais. En attendant, je me répétais en moi-même, continuellement, comme un mantra : " Annick, patience absolue, patience absolue..." C’était une façon pour moi d’appeler la vie, car j’étais certaine que si la vie avait un sens, ce sens impliquait qu’un jour elle me le révèle. J’étais trop amoureuse de ce sens pour qu’il ne me réponde pas. Alors, "patience absolue...", ça allait venir.

N. C. : Et c’est venu, mais pas du tout de la manière dont vous l’imaginiez, puisque votre voie n’a pas été celle de l’exil, et qu’en guise de "pèlerinage aux sources", vous êtes retournée directement aux sources chrétiennes sans passer par le détour de l’Orient. Qu’est-ce qui vous a fait abandonner ce projet de grand départ ? Une lente prise de conscience de vos racines spirituelles, ou une de ces ruptures impulsives qui ont marqué votre jeunesse ?

A. D. S. : Un choc, une expérience extrêmement troublante, qui m’a amenée à rencontrer celui qui devait devenir par la suite mon maître spirituel, le père Eugraf Kovalevski. Si je vous raconte maintenant le détail de cet événement, ce n’est pas par goût du spectaculaire, mais pour vous faire comprendre à quel point il fut pour moi l’étincelle qui provoqua un bouleversement majeur. Cela eu lieu en 1958, deux ans, donc, avant que cette merveilleuse femme que fut ma nourrice ne quitte ce monde. J’étais partie me reposer quelques jours à Eze, petit village du Midi dont on m’a dit plus tard, et cela me remplit de joie, que l’origine du nom était probablement la Vie, Zoé. Il y avait là de nombreuses galeries de peinture que je prenais grand plaisir à visiter, car j’apprécie beaucoup l’art pictural. Un jour, je passe devant l’une de ces galeries sans m’arrêter, guidée par le désir d’entrer dans la petite église du village, pour voir s’il n’y a pas là quelque chose qui me parlera.

N. C. : ... et c’est là, allez-vous me dire, que vous rencontrez non pas quelque chose, mais Quelqu’un...

A. D. S. : Pas du tout ! Le signe qui me fut donné ce jour-là est autrement plus inattendu.

Sur le chemin de l’église, j’entends non pas des voix, mais une voix intérieure, une certitude absolue qui me dit qu’en n’entrant pas dans cette galerie, je passe à côté de ma vie. Revenue en arrière, j’entre et trouve là deux femmes en train de parler. Mais comme elles n’en finissent pas, je ne peux engager la conversation, je crois m’être leurrée, et sors après avoir jeté un coup d’oeil aux tableaux. C’est alors, exactement au point précis où je m’étais arrêtée la première fois, que l’une de ces dames, celle qui semble être la responsable de l’exposition, m’interpelle de loin. Je me retourne et l’entends me crier : "Madame ! Vous n’avez pas tout vu ! Vous avez sûrement oublié de voir l’essentiel !" Je rebrousse donc chemin une seconde fois et là, j’ai un dialogue avec cette femme qui me dit deux choses proprement sidérantes : "Vous, vous connaissez Fred Bérance", me dit-elle de prime abord. Fred Bérance était effectivement un grand ami, écrivain aujourd’hui oublié qui a beaucoup écrit sur le Quattrocento. "On me dit que vous le connaissez", m’affirme-t-elle avec certitude. Et d’ajouter : "Vous, vous devez vous rendre au 96, boulevard Auguste Blanqui. Vous y êtes attendue."

N. C. : Cette adresse est celle du siège de l’Église orthodoxe de France. Cette femme était peut-être orthodoxe ?

A. D. S. : Justement pas, et c’était bien là le paradoxe, car elle ne parlait donc ni par prosélytisme, ni par intuition psychologique, puisqu’elle ne connaissait strictement rien de moi. Mais, me dit-elle longtemps plus tard, elle était "clairaudiante", et percevait parfois des choses comme celle-là, qu’on lui disait de l’intérieur. Une femme admirable, d’ailleurs, qui est partie ensuite en Inde soigner les lépreux.

N. C. : Jamais vacances n’ont dû vous paraître aussi longues !

A. D. S. : Jamais ! Revenue à Paris, mon premier geste fut bien sûr de me rendre à ladite adresse. L’église orthodoxe qui s’y trouvait n’avait, a cette époque du moins, vraiment rien de séduisant. Toute noire, quasiment déserte ce jour-Ià, elle ne prêtait pas à émerveillement, et Je ne peux pas dire que j’ai été conquise par une beauté enchanteresse, ni par l’atmosphère d’une liturgie ou la pureté célèbre des chants orthodoxes... Mais il s’est passé quelque chose en moi, tout a basculé en quelques heures de silence, et lorsqu’à la fin Un prêtre est venu me voir pour me demander : " Madame, vous cherchez quelque chose ?", je m’entends encore lui répondre : "Moi ? Non, plus rien. Je sais que c’est ici ?"

N. C. : Voilà ce qu’on appelle une conversion exemplaire...

A. D. S. : Pas exactement. D’abord parce que, comme je vous l’ai dit, la foi ne m’avait jamais quittée. Catholicisme romain et orthodoxe ont la même source, ne l’oublions pas. Et puis, malgré ma réponse, il est évident que je ne me sentais pas "arrivée" au sens complaisant et satisfait du terme, et que je commençais tout juste, au contraire, à "chercher". Mais il est vrai que tout a changé, que tout s’est éclairé pour moi dans cette église, où j’ai rencontré celui que l’on appelait "le petit père", le père Kovalevski, qui devint plus tard l’évêque Jean de Saint-Denis.

N. C. : N’aviez-vous pas peur en suivant ces prêtres d’origine russe, exilés pour beaucoup après la Révolution, de vous couper de vos racines occidentales, de sacrifier à l’exotisme et de vous russifier en quelque sorte ?

A. D. S. : Dans l’orthodoxie, le fidèle est nourri à la Tradition des Pères, ces grands maîtres qui furent fondateurs aussi bien pour l’Occident que pour l’Orient. De plus, il n’y a pas d’autorité extérieure et centralisée, qui porterait à elle seule le poids de la vérité. La différence entre laïcs, patriarches et évêques ne correspond qu’à une échelle de fonctions, non à une hiérarchie en soi. On peut bien sûr se choisir un maître spirituel, mais aucun moralisme, aucune aliénation de votre nature propre ne vous sont imposés. A chacun de jouer, nourri par la Parole, responsable de lui-même, pour devenir la totalité de lui-même. L’accent est toujours mis sur l’essentiel, à savoir la rencontre amoureuse avec Dieu, les Noces divines. Quelle différence avec ce que j’avais vécu auparavant !

N. C. : Mais tout de même ces gens que vous côtoyiez étaient russes, avaient leur propre liturgie, leurs rites, leur langue, leur nostalgie de la mère-patrie...

A. D. S. : C’est un fait, et je crois que beaucoup de ceux qui ont été attirés par l’orthodoxie ont plus ou moins succombé à ce danger de "russification" dont vous parliez. Mais, précisément, l’évêque Jean avait pris conscience de ce risque. Il avait donc entrepris l’énorme tâche de reconstituer, puis de ressusciter l’ancienne Liturgie des Gaules, celle que nos peuples pratiquaient aux premiers siècles, et jusqu’à Charlemagne. C’est en effet Charlemagne qui, dans un esprit quasi-totalitaire, a mis en oeuvre ce travail de sape qui consistait à couper les peuples de leurs traditions pour imposer partout la liturgie romaine. Liturgie bien plus pauvre, où il n’y avait plus d’invocation à l’Esprit Saint, plus la magie des symboles, et où tout ce qu’on appelait autrefois la "pneumatologie" a peu à peu disparu.

Pour retrouver les véritables sources de nos Pères, l’évêque Jean et ses amis sont donc allés chercher dans d’innombrables monastères, surtout bénédictins comme à Autun, à l’évêché de Fréjus, etc. Vous savez, il existe des bibliothèques qui sont des trésors et que nous ignorons.

N. C. : Mais qui donc était ce prêtre russe capable de comprendre que, puisque le culte orthodoxe est toujours adapté à chaque nation il allait restituer aux gens d’ici leurs racines ?

A. D. S. : Une flamme ! Cet homme était une flamme ! Il dansait littéralement la liturgie.

Avec lui, on n’en restait jamais au niveau de la sentimentalité, à quoi les croyants réduisent le plus souvent leur religion. On entrait directement dans l’ontologie, c’est-à-dire dans le mystère de la nature de l’homme, et de sa capacité à épouser le divin qui l’habite. Il a été mon maître, mais il y eut entre nous, non pas un transfert psychologique, plutôt ce que j’appellerais un transfert spirituel. D’ailleurs, s’il n’avait fait passer son oeuvre de "retour aux sources" avant sa personne, l’église qu’il a fondée se serait vite écroulée après son décès en 1970, ce qui n’a pas été le cas. Aux côtés du "petit père", j’ai découvert toute la valeur du chant : le choeur, c’est la vibration essentielle de l’homme, dans laquelle il peut pressentir qu’il est appelé à parler la langue divine, à devenir Verbe lui-même. J’ai aussi pénétré dans le monde des Icônes. Quelle joie pour moi qui aimait tant la peinture ! Mais l’Icône, c’est encore autre chose que l’esthétique picturale : ce n’est plus l’homme qui se projette dans l’image, c’est le monde divin qui à travers et à partir de l’image, vient vers nous. Enfin, j’ai rencontré aussi auprès de l’évêque Jean celui qui devait devenir mon époux.

N. C. : Et c’est toujours, je crois, avec votre époux que vous avez suivi l’enseignement de ce curieux personnage que fut le kabbaliste Emmanuel Levygne ?

A. D. S. : Oui, mon mari avait retrouvé "par hasard" au fond d’un tiroir une plaquette de cet homme dont nous ne savions rien. Or, depuis longtemps je me disais que le Judaïsme et la langue hébraïque ne pouvaient qu’être extrêmement importants pour le christianisme. L’Histoire Sainte que l’on m’avait apprise était coupée de toute connaissance sérieuse, et même de tout contact avec le monde juif. Comme chrétienne, je me sentais privée de ces sources essentielles. Nous sommes donc allés rendre visite à ce kabbaliste, dans l’appartement très pauvre qu’il habitait en banlieue Sud. Après quelques heures de dialogue, il en est arrivé à nous dire : "Voyez, je suis là avec des frères juifs qui croient connaître leur langue, mais qui en fait ne parlent pas hébreu. Avec vous, qui ne connaissez pas notre langue, je viens de parler hébreu." Dès lors, nous avons suivi l’enseignement qu’il dispensait à quelques personnes, au fond d’un bistrot crasseux du quartier République. Et chaque semaine, j’avais vraiment l’impression que lui et le "petit père" s’étaient donné le mot : ils parlaient le même langage, chacun dans son engagement propre. Depuis ce temps, hébreu et théologie n’ont plus fait qu’un pour moi, car j’ai le sentiment d’avoir été nourrie aux deux mammelles de la même mère : le judéo-christianisme.

N. C. : Aujourd’hui, ce n’est pas seulement sur ce cou le que vous fondez votre enseignement mais sur la trilogie : anthropologie, hébreu et théologie. Comment en êtes-vous arrivée aux sciences humaines ?

A. D. S. : Lorsque je n’ai plus pu continuer à collaborer avec le monde médical. J’ai exercé encore en hôpitaux jusqu’au milieu des années 60. Mais petit à petit, j’ai pu nommer ce qu auparavant Je ne savais nommer. Et à partir de ce moment, l’incompatibilité avec ce monde hospitalier, où l’homme et la maladie sont tellement chosifiées, m’est apparue comme radicale. Je me suis alors penchée sur tout ce que les sciences humaines pouvaient nous apprendre sur l’homme, son histoire, son corps, sa psyché... J’avais été très sensible au cri d’alarme de C.G. Jung, disant : "L’Occident a perdu ses mythes, et l’Occident est en train de mourir !" Mais pour moi les mythes étaient là, bien vivants, seulement on ne savait plus les lire. Je devais donc réapprendre, pour moi-même et pour le transmettre, à lire les mythes. Le jour où m’est venue l’intuition fondamentale de ma recherche, à savoir l’analogie profonde, la correspondance ontologique, corroborée par tous les mythes de notre Tradition, entre le schéma du corps humain et l’Arbre de Vie des kabbalistes, ce jour-là le travail pouvait commencer. Il a donné naissance à ce livre et d’ailleurs il dure toujours.

N. C. : Pour assimiler cette intuition il faut peut-être redéfinir le sens du mot corps. On ne peut qu’être insensible à votre démarche si l’on en reste au corps-objet, dont chaque organe n’est que matière, insigniiant en lui-même réduit à sa onction immédiate au lieu d’être pris comme symbole d’une onction essentielle de l’homme, appelé à s’élever. Mais n’est-ce pas précisément le judéo-christianisme qui nous a enfermés dans cette dichotomie corps-âme qui dévalorise tout l’homme ?

A. D. S. : Je crois qu’effectivement c’est là la grande faute, je ne dirais pas du christianisme - relisons l’Evangile ou certains Pères du Désert pour nous en convaincre - mais des chrétiens. Nous sommes, surtout depuis Saint Augustin, plus ou moins héritiers d’une forme de manichéisme, et les chrétiens ont toujours été sujets à des accès de dualisme, dualisme qui a été rationnalisé et systématisé avec la scholastique. Et pourtant, à l’origine, dans le judaïsme, le corps n’est pas la chair. Il est basar, le joyau de l’homme, toute sa force "érotique" qui, comme la montée de sève dans l’arbre, le pousse, l’élève vers son devenir-dieu. Le corps est l’entité qui nous ramène à notre vocation première : devenir Homme, ce que nous ne sommes pas encore, pour ensuite reliés au Souffle divin et dans un travail incessant, devenir Dieu. Rien à voir avec la chair qui est le corps déchu, réduit à l’extrême, rabattu à l’horizontale. Lorsque j’ai commencé à sentir les clefs, à toucher dans les textes sacrés et dans les mythes les points "où ça clignote", comme disent les Hébreux, alors chaque organe m’est apparu comme porteur d’un Sens.

N. C. : Car la langue hébraïque, dans sa syntaxe, dans son étymologie, et jusque dans la composition de ses lettres, nous parle précisément, dites-vous, de la structure de l’homme et de son corps ?

A. D. S. : Elle contient tout ce que peuvent nous apprendre les sciences humaines !

Parfois même, je me dis que les hommes sont en train de chercher avec une malheureuse petite lampe de poche ce qui nous est donné là dans la lumière d’un phare éblouissant.

N. C. : Et qu’en est-il alors des autres traditions ?

A. D. S. : Les orientaux ont, bien sûr, étudié de façon extrêmement subtile la circulation des énergies en l’homme. Face à leur connaissance, nous sommes sur bien des points de purs ignorants. Mais il y a correspondance en profondeur entre la connaissance oubliée contenue dans notre tradition, et la leur. Quelle n’a pas été ma surprise lorsque le Dr Kespi, président de l’Association française d’acupuncture, m’a téléphoné un jour pour me dire : "Savez-vous, Madame, que vous avez écrit un livre d’acupuncture ?" Sans rien connaître des méridiens, j’avais mis en évidence des relations précises entre, par exemple, le pied, les reins et les oreilles, qui correspondent à ce que les Chinois savent depuis longtemps. Aujourd’hui, je fais la même expérience avec la tradition des Amérindiens... C’est qu’il existe des vérités fondatrices que les hommes se sont toujours transmises, et que nous sommes certainement les premiers à avoir oubliées. Je ne vis que pour redécouvrir et partager ces données de la Tradition universelle.

N. C. : Beaucoup de médecins, de kinésithérapeutes, d’acupuncteurs, travaillent aujourd’hui en intégrant ces données que vous avez rassemblées. C’est peut-être ainsi que vous répondez aux malades auxquels, lorsque vous étiez infirmière vous cherchiez en vain à apporter une réponse ?

A. D. S. : J’avais été trop interpellée par leur souffrance physique et spirituelle pour ne pas avoir un jour à leur répondre. Ou plus précisément, à leur suggérer le commencement d’une recherche, qui donne la possibilité de se responsabiliser, de ne pas aller trouver le médecin comme on irait voir un magicien. De cela, je devais accoucher, j’en étais enceinte. Je n’en fus que le réceptacle, et mon rôle est maintenant de transmettre.

Site : http://souzenelle.free.fr
Voir aussi :

- Vidéo : Les dix plaies de l’âme, entretien avec Annick de Souzenelle

- Audio : L’audace de vivre, entretien avec Annick de Souzenelle


http://www.youtube.com/watch?v=IBeMwSShNms





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MessageSujet: Re: PHILOSOPHEs......."JANKELEVITCH"............   Mar 25 Jan 2011, 07:07

ARTICLE DE NOUVELLES CLES


On peut vivre une spiritualité sans Dieu !
Entretien avec Comte-Sponville, par Marc de Smedt

Cela va être l’un des grands débats en France : une spiritualité sans Dieu serait-elle possible ?

C’est la thèse du philosophe André Comte-Sponville dans son nouveau livre.

(JPG)
A. Comte-Sponville - DR.

Nouvelles Clés : Vous publiez L’esprit de l’athéisme, son sous-titre : introduction à une spiritualité sans Dieu, pose évidemment bien des questions puisque le mot de spiritualité peut se référer non seulement à la religion, mais surtout à la quête de transcendance. Pourquoi avoir choisi cette formule ?

André Comte-Sponville : C’est vrai qu’en Occident cette expression semble paradoxale. On a été habitué, pendant vingt siècles d’Occident chrétien, à ce que la seule spiritualité socialement disponible soit une religion, au sens occidental du terme, c’est-à-dire une croyance un Dieu, un théisme. On a donc fini par croire que les mots “religion” et “spiritualité” étaient synonymes. Il n’en est rien. Il suffit pour s’en rendre compte de prendre un peu de recul, aussi bien dans le temps, du côté des sagesses antiques, que dans l’espace, du côté des sagesses orientales, spécialement bouddhistes ou taoïstes. On découvre vite qu’il existe d’immenses spiritualités sans croyance en un Dieu ou en une transcendance. C’est ce que j’appelle des spiritualités de l’immanence. Mon sous-titre n’aurait pas du tout choqué un épicurien ou un stoïcien de l’Antiquité. Il ne choquerait pas un bouddhiste d’aujourd’hui. Il n’est paradoxal que dans un univers monothéiste, et judéo-chrétien en particulier. Comme je suis athée, j’ai dû m’appuyer sur des traditions différentes, à savoir les sagesses grecques, d’une part, et les spiritualités orientales, d’autre part. Sans mépriser pour autant la tradition judéo-chrétienne, qui m’intéresse surtout par sa morale, celle des Évangiles. Mais bouddhisme ou taoïsme sont plus proches de ma conception de la spiritualité, pour la simple raison qu’elles ne font aucune référence à quelque Dieu que ce soit. Pour un athée, c’est quand même plus commode !

N. C. : Certains de vos pairs vont hurler à la manipulation philosophique !

A. C.-S. : Mais lorsqu’on est athée on a aussi besoin d’une vie spirituelle ! Il suffit pour cela d’avoir un esprit. Et je ne crois pas que les athées aient moins d’esprit que les croyants ! L’athéisme est une position spirituelle, et c’est d’autant plus vrai de l’athéisme philosophique : toute philosophie, même matérialiste, relève par définition de la pensée, donc de l’esprit. Non, pourtant, que métaphysique et spiritualité soient la même chose. La métaphysique est une spéculation, un raisonnement, une théorie. La spiritualité est davantage une contemplation, une expérience, une pratique. J’avais d’ailleurs pensé d’abord appeler ce livre Traité du silence, pour indiquer le vrai paradoxe : essayer de dire avec des mots, de penser avec des concepts, quelque chose qui n’est pas un mot, ni un concept, quelque chose qui est d’abord une expérience, une pratique, un silence, et qui me paraît être le sommet de la spiritualité.

N. C. : Nombre de philosophes français, dont Michel Onfray, vont être choqués par les thèses défendues dans ce livre...

A. C.-S. : Michel Onfray est un ami, que je choque ou agace souvent ! Il m’a envoyé son Traité d’athéologie, que j’ai lu presque aussitôt. Je lui ai envoyé un mail de remerciement, dans lequel je lui disais que je trouvais son livre talentueux, comme d’habitude, mais trop polémique pour mon goût : “On a le sentiment, lui disais-je, que ton talent est indissociable de ta colère.” C’est d’ailleurs moins un livre sur l’athéisme qu’un pamphlet contre la religion. Et il m’a répondu que j’avais raison. “Quand je pense à mon enfance, me dit-il, je suis en colère.” Moi, quand je pense à mon enfance, j’ai envie de pleurer. Ce ne sont pas les mêmes affects... Pour Michel, l’écriture est un travail de révolte, de combat, voire de haine. Pour moi, ce serait plutôt un travail de deuil et de miséricorde, disons d’acceptation ou d’apaisement. Chacun son problème. Chacun son combat (oui, la paix en est un aussi). De fait, pour revenir à notre sujet, je n’ai aucun compte à régler avec la foi : j’ai été élevé dans le christianisme, mais bien loin d’en vouloir à cette religion, j’ai plutôt vis-à-vis d’elle un sentiment de gratitude, car ce que j’ai rencontré de mieux comme adulte, dans toute ma jeunesse, ce sont deux aumôniers. Ils m’ont donné une plus belle image de l’humanité que ma famille (qui était douloureuse, haineuse, pathologique) et que la plupart de mes professeurs. Mon éducation religieuse, pendant l’enfance et l’adolescence, a été une sorte de protection contre une famille fracassée et fracassante. Je n’ai donc aucune haine contre le christianisme, bien au contraire !

Je me définis comme athée fidèle : athée, car je ne crois pas en dieu ; fidèle, car je me reconnais en certaines valeurs judéo-chrétiennes, spécialement dans l’esprit des Évangiles. Mon premier maître de morale, ce fut Georges Brassens, dont l’œuvre a accompagné toute ma jeunesse. Ce mécréant était lui aussi imprégné de la morale des Évangiles, et c’est tant mieux. On n’a pas besoin de croire en Dieu pour comprendre que l’amour vaut mieux que la haine, que la générosité vaut mieux que l’égoïsme, que la douceur et la compassion valent mieux que la violence et la cruauté ! Plus tard, sortant de l’immoralisme soixante-huitard, lorsque j’ai eu des enfants, j’ai vite compris que non seulement il n’était pas interdit d’interdire, mais que de plus les valeurs que je tenais à leur transmettre étaient clairement des valeurs judéo-chrétiennes. J’ai donc essayé de bâtir ma maison sur différents rocs, disons sur quatre pierres d’angle : les sagesses grecques anciennes, surtout l’épicurisme et le stoïcisme ; les spiritualités orientales, surtout bouddhistes et taoïstes ; la morale judéo-chrétienne ; enfin le naturalisme classique, spécialement chez Spinoza et les matérialistes français du xviiie siècle (Diderot, La Mettrie, etc.), mais qui se prolonge, en fait, jusqu’à Marx ou Freud.

N. C. : Il y a une intéressante phrase de Michel Foucault qui annonce : “Le futur de la philosophie ? Dans les percussions de l’Europe et de la non-Europe.” Finalement, vous êtes l’un des premiers philosophes à avoir intégré cette confrontation entre l’Occident et l’Orient.

A. C.-S. : Peut-être... Mon premier livre, Le Mythe d’Icare (éd. PUF), est paru en 1984. J’avais le sentiment d’une assez grande solitude, et craignais que mes collègues me jugent ridicule de vouloir faire un pont entre Épicure d’un côté et Bouddha de l’autre, ou entre Spinoza et Nâgârjuna... Aujourd’hui c’est devenu presque banal de faire ce genre de rapprochement. J’avais d’ailleurs envoyé ce premier livre à Michel Foucault, pour qui j’avais du respect tout en me sentant très éloigné de lui. Il m’a remercié d’une lettre très chaleureuse, où il écrivait notamment : “Enfin un véritable livre de philosophie ! Enfin une véritable éthique !” On était en 1984, j’avais trente-deux ans, et recevant cette lettre signée Michel Foucault je me disais : “C’est étrange ! Pourquoi me dit-il cela, alors qu’il fait le contraire de ce que je fais ? J’en étais resté au Foucault publiant Les Mots et les Choses (éd. Gallimard) ... Il est malheureusement mort avant que j’aie pris le temps de lui répondre. Sont ensuite parus les premiers volumes de son Histoire de la sexualité (éd. Gallimard), et j’ai mieux compris : il avait fait lui aussi, de son côté, cette espèce de retour aux Anciens que j’avais opéré pour mon compte... Pas du tout par archaïsme !

Mon but, pour ce qui me concerne, était d’inventer une sagesse pour les modernes, une philosophie pour notre temps. Donc je me sentais très seul, et la lettre de Foucault, qui m’a évidemment beaucoup touché, m’encourageait à continuer sur ce chemin, qui consiste à chercher très loin de soi, dans le temps comme dans l’espace, des enseignements de sagesse pour éclairer notre époque et essayer d’avancer. Mon dernier livre continue sur cette voie, mais à propos d’un autre sujet : la vie spirituelle, la mystique, le rapport à l’absolu ou à l’éternité...

N. C. : Ma découverte personnelle, lorsque en 1968 je me suis mis à étudier les sagesses orientales, a été de constater que leurs philosophies se trouvaient basées sur une praxis, des techniques physiques telles que les différents yogas, le zazen, le chi-qong..., véritables gymnosophies, des gymnastiques de sagesse qui permettaient d’avancer dans la réflexion par une pratique corporelle de la méditation. Et, à ce sujet, je lisais récemment une formule de Yehudi Menuhin : “Il n’est pas nécessaire de méditer au nom de Jésus, de Bouddha ou de quoi que ce soit. Il suffit de tout simplement méditer. Méditer.” Qu’en pensez-vous ?

A. C.-S. : Il a évidemment raison. D’ailleurs, si on médite au nom de quelqu’un, ce n’est plus vraiment une méditation, ou elle n’est plus vraiment libre. Disons que c’est plutôt une forme de prière, de religion, de soumission... Très peu pour moi ! Je m’intéresse au bouddhisme depuis trente ans, au taoïsme depuis une dizaine d’années. Ces deux traditions orientales ont en commun d’être des pensées de l’immanence et de la libération. Pour le philosophe matérialiste et rationaliste que je suis, ce sont des pensées plus proches que l’hindouisme, qui est une pensée de la transcendance, ou que les trois monothéismes, qui se veulent expressément soumission à Dieu. L’immanence, cela veut dire qu’il n’y a rien d’autre que tout : pas de Dieu créateur, pas d’esprit transcendant ou extérieur au monde. Il n’y a que le devenir, que l’éternelle impermanence de tout. Le philosophe athée se sent tout à fait à l’aise avec les textes de ces traditions, bien plus que dans les textes juifs, chrétiens ou musulmans. En revanche, au niveau des pratiques méditatives que vous évoquez, il est davantage démuni : il ne trouve pas grand-chose, dans notre tradition, pour le guider ! Pierre Hadot a écrit un beau livre sur les exercices spirituels dans l’Antiquité, mais ce ne sont guère des exercices corporels ! Ce sont des exercices intellectuels ou mentaux : un épicurien doit penser que la mort n’est rien et se le répéter jour et nuit, un stoïcien doit penser que tout fait a ses causes et qu’il ne sert à rien de refuser le réel, etc. Tout cela est spirituel, certes, mais d’abord intellectuel et mental. Or, quand le philosophe occidental s’intéresse aux traditions orientales, il découvre que l’essentiel est... d’apprendre à respirer. Cela lui fait un drôle d’effet, car chez Épicure, Épictète, Platon, Aristote... il n’a pas lu une ligne là-dessus ! Il y a là une vraie singularité orientale, et une vraie différence avec nos propres traditions : il s’agit en Orient de sagesses incarnées, de sagesses exercées, comme dit mon ami Jacques Castermane, de sagesses qui incluent un travail sur le corps, sur la posture, sur la technique (par exemple les arts martiaux), avec une pratique très précise et très exigeante. Comme je suis un pur produit de l’Occident, et comme je me méfie de l’exotisme, de l’éclectisme ou du tourisme spirituel, je me suis d’abord méfié de cet aspect. Le yoga ? La méditation ? Ce n’était pas mon genre ! Je n’en avais pas moins certaines expériences méditatives, mais comme M. Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. Par exemple un soir, en Espagne (j’avais dix-neuf ans, j’y passais l’été pour perfectionner mon espagnol en vue du concours de la rue d’Ulm), je me revois allongé sur le gazon de la cité universitaire où j’habitais, une nuit, dans un état à la fois de disponibilité et d’attention, de vide et de plénitude, de sérénité heureuse, que je retrouverai décrit, des années plus tard, dans des livres sur le zen ou la méditation. Une espèce de mystique de l’immanence est ainsi née en moi, presque à mon insu, que j’ai plus tard revécu dans d’autres expériences, que je raconte dans ce dernier ouvrage.

Et puis, depuis plusieurs années, je suis invité régulièrement au Centre Dürckheim, à Mirmande, dirigé par Jacques Castermane, que j’évoquais à l’instant. Il y enseigne le zazen, le zen assis, disons qu’il anime des séances de méditation silencieuse et sans objet, dans un esprit à la fois informé, ouvert et laïc. À force de faire des conférences dans ce centre (sur Épicure, sur les stoïciens, sur Montaigne, sur Spinoza, sur l’amour, sur la sagesse...), j’ai eu envie d’essayer cette posture, ces exercices, cette technique... Jacques m’a ainsi initié à ce qui me semble la plus simple des techniques corporelles de méditation : s’asseoir en silence, rester immobile et attentif, respirer... C’est une aventure spirituelle très simple, très banale, très forte. Et c’est vrai que maintenant, ce livre en témoigne, je ne peux plus parler de spiritualité sans faire un détour par ces pratiques-là, surtout par le zazen, mais libéré du corpus doctrinal.

Je ne suis pas bouddhiste, ni n’envisage de le devenir. La pratique du zazen m’intéresse davantage, en l’occurrence, que sa théorie. Méditer au nom de Jésus ou de Bouddha, c’est toujours s’éloigner de ce que Simone Weil appelait “l’attention absolument pure”. Cette formule est l’une de celles qui m’ont plus accompagné, ces dernières années. Cette “prière” ne demande rien, et ne se fait pas avec des mots. Ce n’est donc pas une prière : c’est une pure présence à la présence, ce que l’on peut vivre de plus haut en matière de spiritualité.

N. C. : Je suppose que la présence ne s’écrit pas ici avec P majuscule...

A. C.-S. : Non, ce n’est pas la présence de quelqu’un, c’est la présence de tout : la présence du présent, le présent de la présence... C’est ce que j’ai vécu de plus fort : tout est là, tout est présent, et il est absurde de chercher ou d’espérer autre chose que ce qui est. L’expérience mystique, en sa pointe extrême, rejoint ici l’expérience de sagesse la plus traditionnelle, où il s’agit de vivre au présent. J’ai mis vingt ans à comprendre que l’éthique du vivre au présent rejoint celle dont parle Spinoza dans le cinquième Livre de l’Éthique : “Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels.” J’ai mis vingt ans à réaliser de l’intérieur que le présent dans lequel il s’agit de vivre, vieux thème de la sagesse stoïcienne, et l’éternité dont nous parle Spinoza, sont en vérité une seule et même chose. Ce qui m’y a aidé, c’est une formule de Nâgârjuna : “Tant que tu fais une différence entre le nirvâna et le samsâra, tu es dans le samsâra.” Tant que tu fais une différence entre l’éternité et le temps, tu es dans le temps.

N. C. : Cette référence à Spinoza va faire dire à certains que vous défendez en fait le principe d’un nouveau panthéisme...

A. C.-S. : Dans le cas de Spinoza, ce n’est sans doute pas tout à fait faux. On peut discuter sur le mot, panthéisme ou panenthéisme, les interprètes le font depuis trois cent sans... Toujours est-il que cette Nature, Spinoza l’appelle Dieu. De son temps, ce qui choquait, c’était plutôt ce que l’on appelait son athéisme. C’est ce que lui reprochait Leibniz : si la nature est Dieu, Deus sive Natura, cela veut dire qu’il n’y a plus de Dieu. C’est pourquoi je me sens très à l’aise dans le panthéisme spinoziste. En fait, c’est un naturalisme. Il n’en reste pas moins vrai que cette Nature, selon Spinoza, pense. Et là, je me sépare de lui, car je suis convaincu que la nature ne pense pas. C’est en quoi je suis athée, et non panthéiste.

La nature, pour moi, n’est pas Dieu. Je suis encore plus loin, évidemment, du christianisme. Si Dieu n’existe pas, il n’y a rien après la mort et l’au-delà ne peut plus servir d’espérance. L’absolu n’est plus amour ; l’amour n’est plus immortel. Mais cette dimension de désespoir, qui fait partie de la condition humaine, se trouve contrebalancée par la joie, qui en fait partie aussi. Or, montre Spinoza, il n’est joie que d’aimer. La vérité n’est pas amour ; mais cela ne nous empêche pas d’aimer la vérité, de l’aimer en pure perte, sans espoir de retour. Il y a ici une dimension de tragique, que l’on retrouve chez Lucrèce, ce disciple d’Épicure dont je me sens si proche, et qu’on retrouvera aussi chez Camus. Le désespoir et la joie vont ensemble. L’expérience de l’être, du présent ou de l’éternité est aussi une expérience du tragique, de l’impermanence, de la solitude : il ne faut compter sur aucun autre amour que celui, parfois, dont nous sommes capables.

N. C. : Vous adhérez donc probablement à cet adage tibétain qui dit : “Vous qui avez eu la chance de prendre forme humaine ne perdez pas votre temps !”

A. C.-S. : Oui, même si je ne crois pas en la réincarnation. Être un homme, au fond, c’est être doué d’esprit : c’est avoir la puissance de penser, d’aimer, de rire et d’agir. La spiritualité c’est l’exercice de ces quatre puissances-là. Mais au bout du chemin, on trouve quelque chose qui est au-delà ou en deçà de toute pensée, de tout amour, de tout rire, de toute action : une expérience d’éternité et d’absolu ; non pas un absolu qui serait autre que le réel, mais un absolu qui est le réel lui-même (l’ensemble du relatif, qui n’est relatif à rien d’autre). Le plus troublant, c’est que, dans cette expérience, on découvre la plus pure joie, la plus grande plénitude, la plus forte intensité et la plus grande simplicité que l’on puisse vivre. On retrouve là ce que décrivent la plupart des mystiques, surtout orientaux, mais aussi parfois d’Occident. Leibniz remarquait, dans l’une de ses lettres, qu’il y a des audaces, chez les mystiques, qui flirtent avec l’athéisme. Le mystique, c’est celui qui éprouve que tout est là ; mais si tout est là, on n’a plus besoin d’un bon Dieu.

N. C. : Cela veut-il dire qu’une spiritualité, disons, laïque serait accessible à tout un chacun ?

A. C.-S. : Elle est laïque en ceci qu’elle n’a pas besoin d’Église. Un vrai mystique n’a pas besoin de dogmes, ni de foi, ni d’espérance. C’est d’ailleurs pour cela que les mystiques, dans toutes les religions, ont eu si souvent maille à partir avec leurs Églises respectives, qui se dépêchent de les excommunier, comme Maître Eckhart chez les chrétiens, ou de les brûler vif, comme Al Halladj chez les musulmans. Spiritualité accessible à tout un chacun ? Oui, mais à condition d’avancer sur ce chemin ; car il ne suffit pas de dire “je suis attentif deux minutes et j’attends que l’éternité me tombe dessus” ! Il ne suffit pas non plus, disons-le pour finir, de philosopher. La philosophie est une pensée ; cela se fait avec des mots et des raisonnements. La sagesse serait plutôt un certain type de silence. La philosophie est un travail ; la sagesse, un repos. Mais la philosophie, ses concepts et ses arguments, tendent vers la sagesse et la préparent, afin de faire advenir ce silence en soi. Et vous savez comme moi que se taire, y compris intérieurement, est une des choses les plus difficiles qui soient. Philosopher, c’est parler pour se taire ; le contraire donc du bavardage, qui consiste à parler pour parler. C’est pourquoi la philosophie est nécessaire, et c’est pourquoi elle ne suffit pas. Comment, en multipliant les mots, pourrait-on faire un silence ? Comment, à force de travail, pourrait-on obtenir un repos ? Il faut donc autre chose, non à la place de la philosophie, mais en elle ou à côté : c’est ce que j’appelle la spiritualité ou la méditation.
À lire :

L’esprit de l’athéisme : introduction à une spiritualité sans Dieu, André Comte-Sponville, éditions Albin Michel.
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