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 Les yeux de chair et les yeux de feu

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MessageSujet: Les yeux de chair et les yeux de feu   Mer 11 Juil 2007, 21:16


Les yeux de chair et les yeux de feu :
la science et la gnose


Par Henri Corbin , Allocution (1978)


Le thème que nous nous proposons pour ces journées d'études s'enchaîne étroitement à notre thème de l'année dernière. Prenant les mots « Orient » et « Occident » non point en leur sens géographique ou ethnique, mais au sens spirituel et métaphysique que leur donne la tradition, nous avions mis en contraste les « pèlerins de l'Orient et les vagabonds de l'Occident ». Il s'agit maintenant de savoir comment tenter le pèlerinage vers l'Orient et nous arracher au vagabondage. Avant tout, il faut découvrir la voie. Avec quels yeux faut-il regarder pour découvrir cette voie et s'y engager ? Commençons par nous rappeler que dans les visions bibliques, les Anges se signaient par leurs yeux de feu (cf. Daniel 10/6, Apoc. 19/12, etc.). Quand on oppose les yeux de l'âme aux yeux de chair, c'est à ces yeux de feu que l'on se réfère. La particularité de notre thème de cette année est de marquer par le contraste entre le regard des yeux de chair et le regard des yeux de feu, le contraste entre le regard que la « science » de nos jours porte sur les êtres et les choses, et le regard que porte sur eux ce qui est traditionnellement désigné sous le nom de « gnose ». Pour justifier l'extension que nous donnons au concept de gnose, je rappellerai que depuis le Congrès de Messine (avril 1966), les chercheurs se sont mis d'accord pour différencier l'emploi du mot « gnosticisme » et du mot « gnose ». Il est entendu que le gnosticisme des premiers siècles de notre ère ne constitue qu'un chapitre dans l'ensemble de la gnose (il y a une gnose juive, une gnose chrétienne, une gnose islamique, une gnose bouddhique, etc.). Notre thème ne propose donc pas de prendre position quant aux problèmes soulevés autour du gnosticisme par les historiens des religions et les historiens des dogmes. Et moins encore de reprendre ces discussions. Autre chose est de proposer, en historien, des hypothèses sur les origines de la gnose, autre chose est de nous demander ce que signifie pour nous aujourd'hui, théoriquement et pratiquement, le concept de gnose, parce que la gnose n'est pas un phénomène lié aux conditions historiques du IIe siècle, mais un phénomène religieux qui se perpétue de siècle en siècle. Il s'agit essentiellement de recueillir le sens du mot « gnose » sur lequel l'accord est général, comme désignant un certain type ou mode de connaissance, corrélatif du phénomène du monde auquel correspond ce type de connaissance, et d'en disposer comme d'un critère pour porter un jugement sur le concept de « science » tel qu'il domine notre époque. Autrement dit, il s'agit essentiellement de spécifier avec quels yeux cette « science » (dans tous ses domaines) regarde le monde, et avec quels yeux la gnose, elle, le regarde. C'est qu'en effet le phénomène du monde, ou plutôt le phénomène des mondes, varie de façon décisive en fonction de ce regard même. Le phénomène du monde ne peut se constituer identiquement au regard des yeux de chair et au regard des yeux de feu. Qu'il soit entendu que la gnose, la gnôsis, se caractérise comme étant la connaissance salvifique, rédemptrice, sotériologique, parce qu'elle a la vertu d'opérer la métamorphose, la mutation intérieure de l'homme. Le monde qui est l'objet de cette connaissance implique dans son propre schéma le rôle et la fonction de cette connaissance elle-même. L'aspect dramatique de la cosmogonie dont l'âme humaine est elle-même un protagoniste, est en effet le drame même de la gnôsîs : la chute hors du monde de Lumière, l'exil et le combat dans le monde de l'aveuglement et de l'ignorance, la triomphale rédemption finale. C'est pourquoi l'on reste frappé de stupeur, lorsque de nos jours, des historiens ou des philosophes réputés sérieux par ailleurs se font de la gnose une idée qui est peut-être de seconde ou de troisième main, mais qui est précisément tout le contraire de la gnose. Nous avons entendu émettre cette opinion que l'idéologie est par rapport à la science moderne, ce que la gnose est par rapport à la foi religieuse. Cette analogie de rapports est complètement fausse, pour la première raison que la laïcisation de la foi religieuse, ce n'est pas la science moderne, mais précisément l'idéologie. La gnose n'a rien à y voir; elle eût précisément évité cette laïcisation. Elle n'est pas une dogmatique, mais une symbolique. On est même allé jusqu'à faire d'un idéologue et dirigeant politique aujourd'hui disparu, quelque chose comme un gnostique, sous prétexte que, si le croyant sait qu'il croit, l'idéologue croit qu'il sait. Sophisme encore, car le mot « croire » n'est pas employé chaque fois dans le même sens, et, soyons-en sûrs, l'idéologue ne croit pas savoir, il sait qu'il sait. Ce sont ces confusions catastrophiques qui conduisent à dire, par exemple, que la gnose prétend donner une « connaissance positive » des mystères, et que cette connaissance serait on contradiction avec la foi. Loin de là ! La gnose et sa théosophie n'ont rien de commun avec ce que l'on entend de nos jours par « connaissance positive ». Mais un symptôme irritant de confusions impertinentes est l'emploi que l'on fait à tort et à travers, de nos jours, du mot « manichéisme », quand il s'agit simplement de dualité et de dualisme, comme si tout dualisme n'était qu'une laïcisation du manichéisme, alors que ni la religion ni la gnose manichéenne n'ont rien à y voir. Tout se passe comme Si l'ignorance et un ressentiment anti-gnostique, tacite et inexpliqué, s'appliquaient à franchir les limites de l'absurde. Puisque nous allons parler de gnose au cours de ces journées d'études, ces mises on garde s'imposent d'emblée. Il m'apparaît que toutes ces pseudo-critiques se méprennent, simplement et absolument, sur le sens du mot gnose. Elles l'identifient avec le savoir tout court, et elles l'opposent au croire. Or précisément, nous venons de le rappeler, à la différence de tout autre savoir ou connaissance, la gnose est une connaissance salvifique. Parler de la gnose comme d'un savoir théorique est une contradiction dans les termes. Il faut donc admettre qu'à la différence de tout autre savoir ou connaissance théorique, la gnose est une connaissance qui change et métamorphose le sujet connaissant. C'est ce que ne peut admettre, je le sais, une science agnostique, voire une philosophie ou une théologie qui ne peuvent, en quelque sorte, parler de la gnose qu'à la troisième personne. Mais quand on parle ainsi, ce n'est plus de la gnose que l'on parle, et toutes les critiques tombent à côté. Il est donc nécessaire de dénoncer préalablement ces confusions et leurs sources. Une première source de confusion tient au fait que les critiques de la gnose ne disposent que de ces deux catégories : le croire et le savoir, et ils identifient la gnose avec le savoir tout court. On perd ainsi complètement de vue qu'entre le croire et le savoir, il y a un troisième terme médiateur, tout ce que connote le terme de vision intérieure, ordonné lui-même à ce monde intermédiaire et médiateur oublié de la philosophie et de la théologie officielles de nos jours, le mundus imaginalis, le monde imaginaire. La gnose islamique dispose ici du schéma triadique nécessaire : il y a la connaissance intellective (aql), il y a la connaissance des données traditionnelles qui sont objet de foi (naql), et il y a la connaissance qui est vision intérieure, révélation intuitive (kashf). La gnose est vision intérieure. Son mode d'exposition est narratif; c'est un récital. En tant qu'elle voit, elle sait. Mais en tant que ce qu’elle
voit ne relève pas des évidences « positives », empiriques ou historiques, elle croit. Elle est Sagesse et elle est foi. Elle est Pistis Sophia. Une autre source de confusion est le manque de discernement entre les Ecoles de gnose au Il' siècle, entre un Valentin et un Marcion. Un Valentin n'a jamais professé l'antisémitisme métaphysique d'un Marcion à l'égard du Dieu de l'Ancien Testament. Tout au contraire. De plus il y a une gnose juive originelle, que l'on retrouve dans la littérature judéochrétienne dite pseudo-clémentine dans un livre comme l’Enoch hébreu, premier document de la mystique de la Merkabah. Quelques chercheurs tendent même à donner à la gnose comme telle une origine judaïque. Enfin autre confusion à dénoncer: la cosmologie de la gnose n'est nullement un nihilisme, quelque chose comme une « décréation » de l'acte créateur. Comment le serait-elle, puisque le but de la gnose est le salut cosmique, la restauration des choses en l'état qui précéda le drame cosmique? Le gnostique est un étranger captif en ce monde, certes, mais comme tel sa mission est d'aider à la libération des autres captifs. Et cette mission ne va pas sans beaucoup d'efforts. Ces mises en garde formulées, nous voici à l'aise pour situer un phénomène de nos jours qui inflige un singulier démenti aux critiques impertinentes de la gnose. Il est significatif qu'un certain nombre de scientifiques constatant avec bonne foi que le rationalisme est impuissant à donner une explication rationnelle du monde et de l'homme, tendent à retrouver une vision du monde se référant à celle des cosmologies traditionnelles. On parle d'une « conscience cosmique », parce qu'il faut qu'une Intelligence soit à l'oeuvre pour que le phénomène soit explicable, et l'on prononce le mot de gnose et de nouvelle gnose. Alors, nous avons ici, à l'Université Saint Jean de Jérusalem, à poser une question grave, ou mieux dit une double hypothèse. Va-t-il s'agir vraiment d'un renouveau de la gnose, témoignant que la gnose ne peut rester indéfiniment absente et que son bannissement fut une catastrophe? Dans ce cas, nous sommes prêts à venir en renfort. Mais ce renouveau a-t-il une armature suffisante pour que le mot « gnose » ne soit pas usurpé et pour que ne soit pas mise on péril l'authenticité du concept de gnose? S'il en allait malheureusement ainsi, notre tâche serait de dénoncer le péril. Pour une première approche, il nous faut commencer par mettre à profit le schéma commun à toutes les formes de gnose, pour définir avec rigueur d'une part le situs de la science agnostique, d'autre part le situs d'une science aspirant à une nouvelle gnose. De nombreux aspects peuvent illustrer ce status quaestionis. Il y a, par exemple, à restituer la véritable figure de la science d'un Newton. On a fait de lui un des grands responsables de la conception mécanique de l'univers, de la science aux yeux de chair, alors que les trois quarts de son oeuvre, mystique et alchimie, ressortissent à la connaissance aux yeux de feu. Il s'agit, avec l'exemple de Jacob Boehme et de tous les apparentés, de déterminer ce que pourrait signifier l'alchimie comme science spirituelle, dès lors qu'elle disposerait des ressources des laboratoires et observatoires de nos jours. Il y a à expliciter la vision gnostique du monde des visionnaires aux « yeux de feu », par exemple William Blake, Wordsworth, Goethe, etc.

Il y a par là même à juger si ce que l'on nous apprend d'une gnose dite de Princeton tend vraiment à une gnose aux « yeux de feu », ou bien au contraire ne tente pas le compromis mortel d'une gnose « aux yeux de chair ». En revanche un Nicolas Berdiaev pouvait à juste titre être considéré comme un gnostique moderne. Il y a enfin, ou plutôt surtout, pour rester dans la ligne de la vocation fondamentale et du programme spécifique de notre U. S. J.J., à dégager, pour la première fois, la convergence des visions cosmogoniques et sotériologiques du type de gnose commun aux trois rameaux abrahamiques. Bien entendu, il est impossible d'examiner tous ces aspects d'un seul coup. Notre programme de cette année en propose quelques-uns, pour préparer les développements futurs. Finalement il doit apparaître clairement à chacun pourquoi nous avons associé le concept de gnose et le regard des yeux de feu. Dans toute la mesure où le regard de la gnose est un regard « visionnaire », et non pas celui d'un savoir théorique, son regard l'apparente à celui des prophètes, porte paroles de l'invisible. Ouvrir les « yeux de feu », c'est dépasser toute fausse et vaine opposition entre le croire et le savoir, entre la pensée et l'être, entre la connaissance et l'amour, entre le Dieu des prophètes et le Dieu des philosophes. Les gnostiques de l'islam, rejoignant les Kabbalistes juifs, ont particulièrement insisté sur idée d'une « phi1osophie prophétique ». C'est d'une philosophie prophétique que notre monde a besoin. Elle est par excellence celle à laquelle doit appeler notre U. S J. J. Tel était le sens de la page du philosophe Théodore Roszak que je citais déjà l'an dernier, et qui a la portée d'un programme : « Peut-être laisserai-je entendre, écrivait-il, que sa résurrection (celle de la gnose) figure au nombre des projets les plus urgents de notre époque. » Juin 1978.
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